45 ans.
Une demi-vie, j’espère. Le temps de faire un point.
Né dans le 93, à Tremblay les Gonesse (à l’époque), c’est à Sevran que je partage avec mon frère les terrains de jeux en béton au milieu des grandes tours. Pourtant, ce sont des jours heureux.
Entre Ulysse 31 et Capitain Flamme, je grandis, la tête plongée dans les haut-parleurs de la DS parentale et son Pink Floyd habituel, qui sculpte doucement, mais sûrement mon oreille. Ennio Morricone me pousse vers les westerns, puis viennent le Grand Blond, De Funès, et bien sûr la SF et le fantastique : de Dune, en passant par Terminator et Star War, puis Highlander, Indiana Jones, Retour vers le futur, la Mouche et j’en passe.
Je regarde et lis tout ce que je peux. 
Si l’enfance fut heureuse, l’ado va faire pas mal de chaos.

J’ai vu des potes tomber en prison pour 3 mois, parce qu’ils avaient quelques grammes de chichon sur eux et avaient certainement aussi le malheur de porter un nom maghrébin. « Fallait casser les mauvaises graines » qu’ils disaient et bien sûr, au retour à la maison, c’était fini. Ils n’en sortaient jamais indemnes. Ils avaient surtout la malchance d’être nés là, coincés dans une structure sociale rigide qui les condamnait à presque tous les coups (sauf chance rare) a ne pas changer de catégorie socioprofessionnelle.
Je me rappelle encore comme il était fier de me montrer le Coran et de m’expliquer quelques règles à respecter lorsqu’on devait le consulter. Avant de chuter, c’était un type sympa.

Ce n’est pas le seul à avoir sombré. Dans ces cités et alentours, j’ai vu beaucoup de violence, de désespoirs, des armes, de la drogue, et le pouvoir de groupes qui exercent une peur sur « leur territoire ».
Étrangement, j’ai toujours été protégé successivement par l’un d’entre eux, ce qui m’a permis de voir nombre de choses sans jamais risquer vraiment gros pour ma pomme et tout en restant suffisamment éloigné aussi.
Les années passant, j’ai vu des amis finir à la rue, d’autres dans la drogue. Certains mourir du SIDA. Eh oui, c’était l’époque. Freddy Mercury avait ouvert le bal du grand public, pourtant les ravages avaient déjà commencé.
Puis, virer du lycée pour mauvaise conduite, j’ai passé mon Bac en candidat libre. Je l’ai eu avec, à peine, la moyenne…
La suite, vous pouvez la deviner. Je ne savais pas qui j’étais, et encore moins ce que je voulais faire.
Béton, pas d’avenir, les années 80 des désillusions et les ravages autour de moi parmi mes camarades m’avaient plongé dans un grand désarroi.
J’ai donc enchaîné les petits boulots. 4H30 du matin, levé, 5h15 devant une machine à l’usine pour fabriquer des freins. J’ai tenu 6 mois.
Puis la fabrique de gâteau. Puis serveur, aide-chantier. Et vient enfin le fameux Service National.
 
Je ne voulais pas le faire, rebelle que j’étais, il était (et est toujours) hors de question qu’on me dise quoi faire, que je me taise, au garde-à-vous, et surtout le tout pour m’apprendre à tuer, à servir un système qui à mes yeux ne nourrit que trop peu la Vie.
Après avoir tenté de me faire réformer P4 (!), ce qui fut un échec, je me tourne vers l’Objection de Conscience. Je trouve une association humanitaire prête à m’embaucher sur les 20 mois à faire : Enfants Réfugiés du Monde, qui m’ouvre ses portes, et avec, l’ensemble du monde, ce qui va changer ma vie à jamais.
 
(logo de l’antenne de Nantes)
Là bas, dans les locaux de Montreuil (93), je rencontrerai des Sahraouis, une femme Palestinienne haut placée dans la lutte pour son peuple, des photographes de guerre, des journalistes et des femmes et hommes impliqués corps et âmes dans l’aide à autrui, et surtout les enfants (le but de l’association, dont le slogan percutant était « un enfant qui ne joue pas, est un enfant qui meurt »).
On me fait visionner une vidéo prouvant déjà la collaboration des militaires français dans le génocide rwandais (nous sommes en 1996). Et j’ai l’opportunité de partir une petite semaine à Tuzla (et environ), en Bosnie. C’est une claque terrible, il y aura un avant et après cette expérience. Leur monde, si proche, esthétiquement, du nôtre (architecture, etc.), me fait l’effet de la dystopie la plus noire, grandeur nature. J’aurais pu être en banlieue parisienne. Il n’y a quasiment plus d’hommes. Je visite des centres (enfin, plutôt des fermes ou des écoles et parfois de grandes maisons investies pour) remplis d’enfants traumatisés et des femmes âgées, pour les garder.
On me conte les histoires (via un traducteur) de stades remplis et de gens massacrés à l’arme lourde, de maisons brûlées, de purification ethnique. Uniquement parce qu’ils auraient été d’une autre ethnie, une autre religion. Ils l’ont vu, l’énergie de leur parole et du lieu, où ils évoquent ces souvenirs, est chargée d’ombres. Je suis bouleversé.
Je vois de mes yeux le trou de l’obus tombé sur le marché de Tuzla faisant des dizaines de morts civils, les impacts de balles parcourant les murs, le regard vide des enfants du voyage (très nombreux et laissés à l’abandon), et ceux d’ex-Yougoslavie, aux regards creux et noir, ceux qui ne dessinent que des gribouillages obscurs et perturbés sur des feuilles, ou des bonshommes en rouge, avec une tête posée à part du corps. Ceux qui hurlent en pleine nuit, qui s’urinent dessus, qui se balancent sur place comme des fous. Les traumas sont là. Les rares hommes sont alcooliques ou moitié fous. Ou trop jeune.
La population est ravagée.
 
Je reviens en France marqué, et par un enchaînement étrange, à la fin de mon service d’objecteur, je deviens aide-soignant, tandis qu’en parallèle, nous fondons un groupe de musique de manière assez sérieuse et qui marquera le début d’une petite dizaine d’années de concerts, répétitions et petits albums.
 
Très vite, mon job d’aide-soignant m’amène mon 1er post, celui qui achèvera de me sculpter : les urgences de Lariboisière.
Remettons le contexte : début 2000, 300 patients/24h se précipitant dans cette gueule béante, goulot mortifère, où se précipitent la prostitution (on est proche de Pigalle, Blanche et Barbes), la violence des gangs (plaies par armes blanches, armes à feu…), la drogue, les flics pourris et pas pourris, les pompiers démunis, les SDF. L’absurdité et l’obscurité. Une machine aveugle et maladroite.
Plusieurs heures d’attentes, pas de moyens, pas d’écoute, pas de soutien. On appelait la salle d’attente « la Cour des Miracles », c’était un peu ça.
Au bout de presque quatre ans (comme ai-je tenu ce temps ? L’adrénaline, certainement…), j’arrête, plaque tout et prends une dispo. Mais un ami coupe court à l’élan et me propose de le rejoindre à Necker, de nuit. Il faut dire que c’était notre trompettiste et que je vivrai bientôt chez lui, faute d’avoir trouvé un nouvel appart (une longue histoire…) dans le Paris hors de prix.
 
Nouvelle aventure : d’abord le « pool » puis les urgences, de nouveau, à Necker. Il faut croire que je n’avais toujours pas compris…
Durant cette folle période, je continue la musique, mais, peu à peu, cela s’étiole jusqu’à voler en éclat. Je lis, je m’interroge, je poursuis ma quête de sens avec avidité. Puis je rencontre bientôt, en 2005, celui qui deviendra mon maître de méditation : Arnaud Desjardins.
Mais pour le moment, j’ai pas trente que ma vie s’effondre. Vidé de mon énergie par le travail de nuit et les 10 dernières années de ma vie à ne voir que des horreurs et à lutter pour trouver du sens, je m’effondre.
Rattrapé au vol par mon début de pratique de méditation et du shiatsu. Je m’y plonge, je quitte le métier d’aide-soignant et je me forme professionnellement au shiatsu, puis au Qi gong et fais plusieurs retraites de méditation. Plusieurs années de nettoyage intérieur.

Au bout de quelques années, ma vie prend une tournure nouvelle. Je change, douloureusement, j’abandonne de vieux schémas, je m’ouvre à de nouvelles perspectives sans jamais oublier ces regards croisés, aux urgences, en Bosnie ou à l’usine. Je n’oublie pas cette misère, ce désarroi où ce 1er jour aux urgences de Lariboisière, où, encore en formation sous l’égide d’un aîné, je découvre dans les chiottes (on ne peut pas appeler ça des w.c.) des urgences, une femme, écroulée par terre, dans la pisse et d’étranges fluides, en pleine Over Dose d’héroïne. Dans les toilettes des Urgences. Oui, oui. J’avais 21 ans. (Et elle ? Aucune idée, je crois qu’elle est morte peu après.)

Je n’oublierai jamais ces regards d’enfants en Bosnie, ces Guatémaltèques croisés au hasard d’une soirée avec des collègues de l’association, me faire manger leurs patates et leur succulente sauce de chez eux, leur joie simple alors qu’on avait tué leurs frères et voler leur terre, en toute impunité. Je n’oublie pas cette souffrance, cette joie, cette espérance qui les animaient tous. Et plus jamais je ne fermai les yeux sur le double discours tenu par les autorités, que ce soit sur le Rwanda, la Palestine, l’Algérie ou l’Amérique Centrale.
J’ai continué mon chemin, puis j’ai à mon tour pendant 10 ans accompagné des gens, à se guérir eux-mêmes, à se reconnecter à leur profondeur et au monde.
 
J’ai beaucoup écrit, partagé, parlé en causeries, en conférences, en stages. Puis j’ai cessé. L’heure était venue de passer à autre chose. Notre fils est né. Puis, deux ans plus tard, j’ai cofondé avec deux amis les éditions L’Alchimiste. Un nouveau voyage, une nouvelle destination, le partage d’autres livres, toujours et encore d’autres points de vue. Élargir, échanger, promouvoir d’autres pensées et points de vue.
 
C’est aussi ainsi qu’est né mon prochain livre « Petit Livre du Guerrier Pacifique — face aux défis d’aujourd’hui », parce que c’est aussi cette énergie (du Guerrier Pacifique) qui m’a porté, soigné et permis de renaître à moi-même lorsque je sortais de ces années sombres. Cette énergie que je souhaite encore partager avec le plus grand nombre.
 
Cette énergie que j’ai vu au fond du regard des peuples aux quatre coins du globe, beaux, forts, espérant, malgré les injustices terribles qu’ils vivaient. Leur cœur était ouvert, ils restaient soudés, malgré les blessures, malgré que certains d’entre eux étaient irrémédiablement brisés. Ils étaient là, vivant. Et nous sommes là, vivants.
(photo prise en Inde du Nord, en 2016)

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